Adrian Newey et les 24 Heures du Mans (1/2) : « la passion est partout »
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Adrian Newey et les 24 Heures du Mans (1/2) : « la passion est partout »

En 2007, l’actuel Directeur Technique de Red Bull Racing en Formule 1 prenait le départ des 24 Heures du Mans du Mans au volant d’une Ferrari F430 GT. Pour cette unique participation, Adrian Newey termine 22e du classement général. Dans la première partie de cet entretien, il revient sur cette aventure, abordée dans le plus pur esprit des gentlemen-drivers qui ont tant fait pour l’histoire du double tour d’horloge sarthois.

S’il est l’un des ingénieurs les plus titrés de l’histoire de la Formule 1 avec Williams, McLaren puis Red Bull Racing, la passion d’Adrian Newey pour le sport automobile se conjugue aussi au rythme des 24 Heures du Mans. Après l’achat d’une Ford GT40 – dont les différentes variations ont signé quatre victoires consécutives dans la Sarthe de 1966 à 1969 – engagée dans plusieurs manifestations historiques, c’est le grand saut de l’édition 2007.

Comment avez-vous entendu parler pour la première fois des 24 Heures du Mans ? Par la télévision, les magazines, ou autre chose ?

« Quand j’étais enfant, je m’intéressais au sport automobile et j’achetais Autosport – ou plutôt mon père m’achetait Autosport – à partir de l’âge de dix ans environ. A partir de là, j’ai découvert tout  naturellement les 24 Heures. »

Comment s’est présentée l’opportunité d’y participer avec JMB Racing en 2007 ?

« Avec un ami, j’avais fait plusieurs rallyes longue distance, comme les Mille Miglia entre autres, sur une Jaguar SS 100 d’avant-guerre. C’étaient des rallyes de régularité. Je les appréciais beaucoup, tout comme le fait de piloter sur de longues distances, mais j’ai finalement eu l’envie de quelque chose de plus compétitif – en termes de pilotage – que la régularité. Alors, ayant assisté plusieurs fois au Goodwood Revival où j’ai suivi plusieurs courses, j’ai eu l’idée d’acheter une voiture du style de la Ford GT40, et j’ai pensé que faire des courses historiques serait fabuleux. Par chance, un ami aux Etats-Unis savait qu’il y en avait une à vendre, et c’est comme ça que j’ai acheté une GT40. J’ai adoré la piloter en course.

« Un jour, mon ami Joe Macari est venu me voir et m’a dit : « écoute, et si on faisait Le Mans ? » « Super, d’accord ! » Ca a vraiment commencé comme une discussion dans un pub. Alors tous les trois, Joe, Ben Aucott – le propriétaire de notre Ferrari F430 GT2 – et moi avons dit : « ok, on y va ». Joe avait quelques contacts, bien sûr, et il a fallu faire jouer quelques relations. Nous avons pu nous engager avec JMB Racing et AF Corse pour l’édition 2007. A ce moment, il me semble que j’avais disputé au total environ douze courses, quelque chose comme ça, ce qui n’était pas beaucoup.

« Je crois que ce qui est extraordinaire avec Le Mans, c’est qu’il s’agit évidemment de l’une des courses majeures de toute l’histoire du sport automobile, avec le Grand Prix de Monaco et les 500 miles d’Indianapolis. Et qu’en tant qu’amateur, on peut disputer les 24 Heures. Nous voici donc au Mans, et c’était avant l’époque Pro-Am (catégorisation des pilotes professionnels et des gentlemen-drivers, ndlr). Et je crois que nous étions le seul équipage 100 % amateur au départ face aux professionnels. Nous y sommes allés en gardant clairement à l’esprit le fait que nous ne serions pas aussi rapides que les professionnels. Nous voulions nous faire plaisir, éviter les problèmes, ne pas nous retrouver sur la route d’une autre voiture et terminer la course. Tel était l’objectif. Et sans grande surprise, nous étions en fond de grille. »

Quelles furent vos sensations sur le circuit du Mans après vos premiers tours ?

« En course, nous avons simplement évité les mauvais coups. La voiture a été incroyablement fiable, nous ne l’avons pas rentrée une seule fois au garage. Il avait beaucoup plu assez tôt dans la course et ça tombait vraiment fort dans les premières heures du dimanche matin. A ce moment, j’ai fait un triple relais dans ces conditions très, très difficiles. J’ai tout le temps gardé les « yeux grands ouvert ». Je me rappelle que mon ingénieur de course m’a annoncé à la radio : « Adrian, la Panoz est derrière toi, elle te rattrape au rythme de deux secondes par tour. » Je lui ai alors répondu : « à mon avis, il n’a pas une femme et quatre enfants », car j’étais absolument pétrifié dans la voiture, mais j’ai réussi à la garder intacte. Au final, nous avons terminé quatrièmes de notre catégorie et 22e du général, ce qui était pour nous un fabuleux résultat. Ce fut donc une belle course. »

En 2007, les 24 Heures du Mans, le Grand Prix du Canada et le Grand Prix des Etats-Unis avaient eu lieu à la même période. Vous étiez-vous totalement concentré sur les 24 Heures ou aviez-vous également surveillé ce qui se passait chez Red Bull Racing ?

« J’ai tendance à compartimenter mon temps. Alors, si je suis en vacances ou en train d’exercer un hobby – comme c’était le cas au Mans – je m’intéresse bien sûr à ce qui se passe sur le Grand Prix, mais j’essaye de minimiser mon implication. En fait, ce fut l’inverse en 1999. J’étais à l’époque chez McLaren, qui utilisait des moteurs Mercedes. Norbert Haug, le patron de la compétition de Mercedes, m’a appelé depuis Le Mans (où la marque à l’étoile était officiellement engagée à l’époque, ndlr) alors que j’étais au Canada : « nous avons un problème aérodynamique avec nos voitures. L’un d’elles s’est envolée, peux-tu en discuter avec notre ingénieur ? » Je lui ai fait quelques suggestions : « durcis les ressorts avant, durcis autant que possible les amortisseurs avant, etc. et essaye d’empêcher le nez de la voiture de se soulever. » Je crois que ces conseils ont été malheureusement ignorés et le problème a persisté. Ce fut en quelque sorte, si on veut, ma première implication directe dans les 24 Heures du Mans. »

Quels souvenirs gardez-vous de votre propre expérience aux 24 Heures, qu’il s’agisse de la semaine de la course, de l’ambiance ou de la course en elle-même ?

« Tout ce qui précède la course fait bien entendu partie intégrante de l’événement. Et je crois que l’une des choses qui rend Le Mans (et peut-être aussi Indianapolis) si unique, c’est sa durée. Je crois que mon plus grand souvenir d’avant-course, c’était la Parade des Pilotes, où l’on se promène dans les rues assis à l’arrière de voitures anciennes en signant des autographes pour les fans. Je pense que ce qui la rend si spéciale, c’est l’enthousiasme et la passion des fans. Les passionnés qui viennent au Mans semblent vraiment très concernés. Je dirais qu’ils sont assez différents de ceux de la Formule 1. Ils sont passionnés du Mans et d’endurance. En même temps, ils sont bien sûr là pour s’amuser, boire un verre, monter sur la grande roue, etc. Alors, je crois que ce qu’il y a de plus important au Mans, c’est que la passion et l’enthousiasme sont partout. Et que ca vous emporte. »

PHOTOS : LE MANS (SARTHE, FRANCE), 24 HEURES DU MANS 2007 (D.R. / ARCHIVES ACO) - En haut : la Ferrari F430 qu'Adrian Newey a pilotée aux 24 Heures du Mans 2007. Au centre : Adrian Newey et ses deux coéquipiers Joe Macari et Ben Aucott (de gauche à droite) lors du Pesage. Ci-dessous (D.R. / RED BULL RACING) : Adrian Newey dans les paddocks de la Formule 1 avec son inséparable cahier rouge, dans lequel il consigne et notes et esquisses techniques au fil des week-ends de Grand Prix.